Éducation bienveillante

«Il faut bien qu’il apprenne la frustration ! »

La frustration semble, pour certains, un moteur de développement de l’enfant. Comme si c’était la frustration qui agissait comme engrais pour guider l’enfant vers une gestion de ses émotions.
En plus de cela, la frustration ne devrait provoquer que peu d’émotions chez l’enfant et surtout pas qu’il les exprime.
La frustration serait-elle LE moyen pour que les enfants acquièrent une intelligence émotionnelle ?

C’était quand, la dernière fois où tu as été très frustré.e ?
Moi, c’était samedi. On a explosé la vitre de la voiture, on m’a volé mon sac et je me suis retrouvée bien embarrassée. Je n’avais qu’une envie, c’était de rentrer au frais (il faisait aux alentours de 30 degrés, comme partout dans l’hexagone) et ça n’a pas été possible tout de suite… Visite à la gendarmerie, appel à la banque, contact avec « qui casse remplace » 😉 et autres sympathiques procédures pour pouvoir rentrer chez « soi » sans clef… !
Qu’est-ce que la frustration m’a apprise ?
Je cherche…

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Rien ne me vient.
Parce que la frustration est une réponse émotionnelle à l’opposition d’une envie, d’un désir ou d’une action entreprise. Dans mon cas : rentrer chez moi et boire… (Accessoirement changer ma fille, parce que ces gens manquant de bienséance ont piqué mon sac à langer. Ils n’ont pas dû être déçus, parce qu’il n’y avait rien ou presque sauf 3 couches dans le sac ! Ah ah ah !)

Ce n’est donc pas la frustration en tant que telle qui apprend quoi que ce soit. Ce qui est intéressant à élaborer, c’est l’apprentissage de la gestion émotionnelle. Et pour cela, nul besoin de répéter volontairement les expériences de frustration.
Nos vies sont pavées d’expériences frustrantes (genre exploser une bouteille d’huile d’olive sur le carrelage au moment de servir le repas. Tout exemple ressemblant à une situation vécue n’est pas fortuit…).
Penses-tu que le petit enfant qui souhaite attrape un objet mais qui n’y parvient pas ne vit pas, déjà, de la frustration ? L’interprétation qui est effectuée catégorise cette expression comme de la colère. En effet, les manifestions de colère peuvent découler de la frustration de ne pas parvenir à un objectif.
De même, quel que soit le « mode » éducatif, personne ne laissera son enfant debout sur un rebord de fenêtre. L’entrave à une action pourra également être vécue comme une frustration par l’enfant.
Les règles de sécurité vont parfois à l’encontre du bon vouloir de l’enfant, et même du nôtre. Seulement, nous avons appris à raisonner et à prendre en compte le rapport bénéfices/risques. Cette argumentation est trop élaborée pour le tout-petit.

Le fait est que l’enfant (surtout en deçà de 4 ans) n’a pas les capacités cognitives (dans l’aire préfrontale exactement) pour gérer ses émotions.
L’adulte va avoir comme mission de montrer la manière dont l’enfant peut agir en réponse à ses émotions.
Y apporter une réponse… Et non pas brimer l’émotion et l’empêcher de s’exprimer.

La distinction majeure du mode éducatif se démontrera dans la réaction face à la frustration de l’enfant et des stratégies qu’il est possible de leur suggérer.
Le principe de l’éducation bienveillante est d’accompagner l’enfant à assimiler des automatismes et des stratégies pour gérer les émotions.

Le test du marshmallow est utilisé afin d’imager la gestion de la frustration par les enfants : Walter Mischel (professeur et chercheur en psychologie à Stanford, Californie) a mené son étude sur 550 enfants entre 1968 et 1974. Elle consistait à positionner un enfant d’école maternelle seul dans une pièce, assis sur une chaise, face à une table où se trouve un marshmallow. Avant de le laisser seul, on lui dit qu’il peut manger le marshmallow immédiatement, mais que s’il patiente jusqu’au retour de l’expérimentateur, il aura droit à une seconde friandise. Un tiers des enfants attendent son retour.

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A l’issue d’une étude longitudinale (qui compare les participants entre eux sur plusieurs années), il fut démontrer que, globalement, les enfants ayant résisté à la tentation ont un meilleur niveau de vie que ceux y ayant cédé.
Une conclusion abusive en fut tirée : si l’enfant a du self-control, alors il réussira mieux dans la vie d’un point de vue socio-économique.
Mischel précise (en 2015, dans son livre « le test du marshmallow ») que le self-control pour une récompense différée est une compétence à acquérir et non une donnée prédictive d’une réussite ultérieure.

Une équipe universitaire, Tyler Watts, Greg Duncan et Hoanan Quen (2018), a répété l’étude en contrôlant d’autres variables, dont le niveau de diplôme de la mère. Il s’avère que les enfants se distinguent par leurs stratégies métacognitives face à la tentation (qui est assimilée à de la frustration puisque l’enfant doit se retenir de manger une sucrerie). Par exemple, ils peuvent imaginer que le marshmallow est intouchable ou qu’ils ont les mains liée.
Ces auteurs suggèrent donc que la capacité à différer une récompense n’est pas à percevoir comme composante du self-control, chez les petits enfants du moins. L’autorégulation serait davantage en lien avec la capacité à produire des stratégies métacognitives pour faire face aux émotions.

Il semble également que le niveau d’étude de la mère influence la réaction des enfants. Plus un enfant évolue dans un milieu social favorisé, plus il aura tendance à pouvoir patienter (à autoréguler ses envies). Tout simplement parce qu’il sait qu’il aura d’autres opportunités, alors qu’un enfant qui expérimente la rareté des « consommables-plaisir » va sauter sur l’occasion dès qu’elle se présente.
Enfin, l’attachement et la confiance dans les adultes auront un impact. L’enfant habitué à être trompé par ses figures d’attachement (promesses non tenues, récompenses oubliées alors qu’elles avaient été garanties, mensonges sur divers thèmes) ne sera pas enclin à croire le chercheur qui lui promet une autre confiserie.

Mais alors, que faire pour aider l’enfant à gérer la frustration quand elle survient ?

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  1. D’abord, ne pas considérer que les frustrations seront mieux gérées s’il y est exposé fréquemment. Il n’est pas utile de créer de la frustration. La vie quotidienne en regorge.
  2. La gestion émotionnelle est en construction tout au long de la vie et principalement pendant les 25 premières années. Avant 4 ans, il est quasiment impossible pour les enfants de résister à leurs pulsions d’action. C’est plus fort qu’eux. Ils ne parviennent pas que difficilement à inhiber une action.
    Une idée peut-être de proposer des jeux qui impliquent une résistance aux automatismes. Par exemple, jouer au « Jacques a dit » inversé. L’enfant doit alors réfléchir pour faire l’inverse de ce qui est demandé.teststroop.jpgPour les plus grands qui savent lire, le test de Stroop est un outil pratique puisqu’il exerce l’inhibition d’évoquer la couleur du mot à la place de la couleur écrite.

D’autres jeux existent où il faut réagir en l’absence de signaux : le ni oui/ni non ; dire aux enfants de pêcher tous les canards sauf les verts et roses, etc.

  1. Il est utile d’accompagner l’enfant dans l’expression de sa frustration et de lui verbaliser que nous comprenons celle-ci. Il se sentira alors reconnu. Il est toujours possible de lui proposer un câlin, pour se calmer.
  1. Ensuite, la distraction des enfants peut être utilisée pour les amener vers une autre action qui fait oublier ce qui engendre la frustration.
  1. La principale solution est d’enseigner à l’enfant des stratégies pour augmenter la tolérance à la frustration. Donc, il faut être l’exemple pour l’enfant. Il est utile de verbaliser ces moments où nous sommes frustrés. Le petit prend ainsi conscience de nos réactions face aux émotions. Il va falloir dire à voix haute ce que nous faisons automatiquement.
    Par exemple : souffler quand l’énervement se fait sentir, sautiller sur place, …
    Cette compétence de gestion émotionnelle s’apprend lentement et avec le temps, en suivant le développement cognitif.

L’expérience de la frustration devient moins évidente à gérer à partir du moment où l’enfant développe ses compétences motrices. Il se sent autonome et envisage toutes les possibilités qu’il a. C’est cette période du « terrible two » ou de crise d’opposition que j’ai abordé dernièrement.
Il est nécessaire de s’armer de patience et de créativité (voire l’article « Tu es en colère ? Et si on s’amusait un peu ? » afin d’accompagner l’enfant dans son développement et dans ses réponses émotionnelles.

Et toi, tu gères comment tes frustrations ?

A bientôt, Lectrice/Lecteur Curieu.x.se.

« Je n’ai pas de talent spécial. Je suis seulement passionnément curieux » Albert Einstein.

Pour les intéressé.e.s, voici la source de l’article de Tyler Watts, Greg Duncan et Hoanan Quen (2018) : http://journals.sagepub.com/doi/pdf/10.1177/0956797618761661

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