Éducation bienveillante·Communication Non-Violente

Quand les « mensonges » s’invitent dans la bouche des enfants

« Ma maman me donne des biberons froids ! Et Papa, il boit dans le canapé assis devant dans télé ! »

J’avais 3 ans et demi et c’était durant un entretien avec la Directrice de l’école qui allait m’accueillir, quelques mois plus tard.
Ma mère fut épouvantée que j’ai pu dire ça. Son honneur fut sauf puisque ma sœur aînée était déjà scolarisée là-bas et que la Directrice connaissait la famille. Elle savait que je fabulais.
Jamais ma mère ne m’a proposé de biberon froid (et pourtant j’en ai bu très tard !) et mon père ne touche à l’alcool qu’en de rares occasions, et surement pas devant la télé !

A partir de là, je fus celle qui ment, qui fabule, qui raconte des histoires.
Parfois, on m’a dit que j’étais très imaginative, mais ce que j’ai entendu fréquemment est : « Tu mens vraiment comme tu respires ! ».

Pourquoi ?
Parce que c’était le chat qui avait fait tomber le micro-onde, ou avait démonté le magnétoscope (que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître !)…
Parce que ce n’était pas moi qui avait planté mon doigt dans le gâteau au chocolat ou mangé le dernier biscuit.
Parce que oui, j’étais en retard ! Mais j’avais pleins de bonnes raisons un peu « foireuses ».
Parce que j’avais cassé un objet précieux et que j’étais épouvantée de lire la tristesse et la déception dirigée vers moi.
Parce que j’avais envie de pouvoir être intéressante, avec les copines, mais que je n’avais rien vécu de passionnant…

Bref, oui ! J’ai raconté des tas d’histoires.
On ne peut pas dire que cela ait forcément été perçu positivement, forcément.
Or, à partir du moment où l’on m’a collé l’étiquette de menteuse, comme je l’explique dans cet article sur l’impact des mots et des étiquettes, je n’ai fait que confirmer cela.
Le mal étant déjà fait, quoi que je dise : c’était remis en question.
Alors bon … Je pouvais bien inventer d’autres trucs tant que ça me servait et que ça ne faisait pas de mal.

Le fait est que je ne suis et n’étais pas particulière. Je rencontre beaucoup de parents qui s’inquiètent des affabulations de leurs enfants de tous âges.
C’est la raison pour laquelle je vais détailler dans cet article les raisons qui poussent les enfants à raconter, aux yeux des autres, des mensonges !

perception
C’est le cortex préfrontal qui court …

Comme à tous les sujets dans l’accompagnement bienveillant des enfants, il vaut mieux savoir pourquoi les enfants agissent… Mais aussi quelles sont leurs possibilités réelles, au lieu de les supputer, et de leur prêter des intentions qu’ils ne sont pas en mesure d’avoir.

Ce n’est pas original, comme référence, mais elle est très bien organisée : le contenu d’Isabelle Filiozat sur le sujet.
Elle décrit âge par âge le rapport que les enfants ont à leurs discours.

Avant l’âge de 3 ans, les enfants n’ont pas conscience du mensonge, ils font état de fabulations. S’ils racontent autre chose que la réalité perceptible (je n’apprécie pas le terme « Vérité », car c’est une question de perception), c’est parce qu’ils modifient leur propos en fonction des attentes de leurs interlocuteurs.
Par exemple, quand on leur pose une question précise sur l’endroit où se trouve un objet, ils vont avoir tendance à répondre l’endroit où ils pensent que tu aimerais que cet objet soit.
Son intention est de te contenter, pas de te tromper !
A partir de 3 ans, les enfants développement leurs images mentales et sont en mesure de les verbaliser.
Ils peuvent imaginer des faits et les énoncer comme ils décrivent la réalité.
Le langage s’étoffe et les parents peuvent être surpris des associations effectuées par les enfants.
Encore une fois, il n’y a pas une volonté de tromper les interlocuteurs, ils expriment ce qu’ils pensent indistinctement avec ce qu’ils font/ont fait. Encore une fois, il s’agit de fabulations.
C’est à ce moment-là qu’on peut constater clairement que les enfants n’ont pas accès au second degré ni à la distinction avec l’imaginaire : ils croiront que les monstres et les sorcières existent si tu leurs racontes ce type de contes imaginaires effrayants.
D’ailleurs, pour éviter des peurs irrationnelles, je déconseille la lecture des contes de ce type avant 6 ans !

Vers 3 ans et demi, les enfants commencent à prendre conscience que les personnes croient ce qu’ils disent… et qu’ils peuvent influencer autrui par leurs propos. Ils se découvrent maîtres de penser de façon autonome, sans que l’entourage ne sache ce qu’ils ont dans la tête.
De la même manière qu’ils ont pris conscience des phénomènes physiques tels que la gravité en jetant par terre bon nombre d’objets ou d’aliments… Maintenant, ils vont utiliser les mots pour estimer si les effets de ceux-ci sont concluants !
Souvent, c’est à ce moment-là que les premières étiquettes de mensonge arrivent.

Je ne reformule pas puisque c’est clairement exprimé dans cet article :
« Et là s’introduit entre adultes et enfants une formidable confusion que le psychanalyste Sandor Ferenczi appelait « confusion de langues ». Faute de saisir l’enjeu de cette confusion, d’en parler clairement à l’enfant (« Je sais que tu as raconté ce mensonge parce que tu voulais me faire plaisir ou parce que tu avais peur de me faire de la peine »), de lui expliquer le pourquoi d’une éventuelle sanction, nous risquons de passer à côté de la souffrance qui se cache derrière le « men-songe », le « rêve qui ment » comme l’appelle joliment Jean-Pierre Winter. »

Il est indispensable de prendre conscience que l’expérimentation des capacités langagière, des pensées autonomes voire secrètes et de leurs impacts, sont nécessaires pour la construction de leur cerveau et d’eux-mêmes.

A partir de 4 ans, les enfants sont susceptibles de raconter des choses de manière à obtenir ou éviter quelque chose.
Un enfant qui présume qu’il aura des remontrances s’il a mangé du chocolat, dira qu’il n’en a pas dégusté… Même si le tour de sa bouche démontre le contraire !
Il tente d’éviter la réaction estimée négative.
C’est à partir de cette étape que sont saillantes nos attitudes dans la perspective des enfants qui agissent alors de manière à fuir ce qui le rend inconfortable.

On comprend alors que pour diminuer l’occurrence des carabistouilles, c’est notre attitude qui est à surveiller (eh oui, encore ! Les enfants sont des éponges miroitantes !) !
D’abord, il est nécessaire de changer de perspective à la lumière des informations exposées ci-dessus : les enfants ne mentent pas de manière à influencer l’attitude d’autrui avant l’âge de 4 ans, environ.
Et à partir de cet âge-là, un enfant qui raconte des histoires ne le fait pas de manière anodine. C’est un acte mu par une raison tangible prenant racine dans l’attitude parentale (ou d’autres individus).

En rappel, l’être humain est un être social. Cela implique que chacun a besoin de se sentir inclus parmi ses pairs. C’est d’autant plus le cas durant l’enfance, puisque les petits d’humain ont bien conscience qu’ils ont un besoin vital de la présence d’autrui !
La crainte de l’exclusion est alors majeure. Ils font tout pour éviter de se sentir/être exclus de leur groupe d’appartenance.
Les fabulations sont alors susceptibles d’être utilisées de manière à éviter cette exclusion ou le sentiment d’exclusion.
Or, lire la déception dans les yeux d’un.e référent.e peut être interprété comme un signe de désamour et de détachement.
C’est la raison pour laquelle les enfants tentent alors de rire/faire rire, change de sujet, essaye de fuir la discussion, et autres stratégies, de manière à recréer/se rassurer du lien !
Ce n’est pas du tout un signe de provocation mais au contraire, une tentative de réconciliation.

Comment faire pour diminuer l’occurrence des mensonges chez les enfants ?

Un enfant qui a peur d’être puni (verbalement, émotionnellement ou physiquement) aura tendance à éviter cette sentence ! Alors, seront cherchées des stratégies permettant de les déjouer. Le mensonge est une des stratégies disponibles.
Je rappelle à l’occasion que les punitions sont totalement inefficaces et n’aident en rien à l’éducation des enfants : pour en savoir plus, tu peux aller lire cet article sur le sujet.

Les mensonges peuvent également être des stratégies les aidant à répondre à leurs besoins. Pour favoriser l’authenticité des enfants, il est nécessaire de les accompagner dans l’expression de leurs émotions et de leurs besoins.

Il est ensuite intéressant de se pencher sur ce que les enfants tentent d’atteindre par leurs mensonges… Et de leur proposer des alternatives !
Il est parfois facile d’élaborer de petits mensonges de manière à être inclus au groupe ou à éviter d’être gêné.e… D’autant plus dans un contexte où les enfants se savent sujet à l’humiliation (avec ses pairs ou face à des adultes malveillants).
Il faut leur montrer qu’ils peuvent être entendus et n’ont pas à mentir pour accéder à leurs envies/besoins.

Comme je l’ai précisé auparavant, l’usage des mots est déterminant : caractériser un enfant de « menteur » ou ses propos de « mensonges » engendrera un malaise et un effet contraire à celui escompté.
Je précise dans cet article « pourquoi les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) ! », en citant Marshall Rosenberg, initiateur de la CNV.

Bien sûr, comme pour l’empathie et l’attention, l’exemplarité est indispensable pour être cohérent aux yeux des enfants.
Si tu as tendance à maquiller la réalité, ton enfant s’en rendra compte tôt ou tard. Il se dira qu’il peut agir de la même manière.

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Les réponses face à des propos qui ne rencontrent pas la réalité perceptible sont déterminantes.
En fustigeant les enfants, ils se renferment.
En ignorant leurs propos, ils peuvent croire que leurs actions n’ont pas d’impact.
Il est ainsi indispensable de saisir la perspective bienveillante pour intervenir avec justesse et équilibre.

Bien entendu, les réponses doivent s’adapter à l’âge des enfants.
S’il s’agit des histoires racontées par les petit.e.s en dessous de 3 ans et demi, il est efficace de reconnaître leurs propos sans les rabrouer de manière vive.
Les enfants ont besoin d’entendre que leurs mots résonnent chez leur entourage, que ce qu’ils disent compte pour nous.
Il est possible de reformuler et ainsi d’acter ce qu’ils prononcent.
Si ce qu’ils disent n’est pas exact, par exemple, ma mère aurait pu dire : « Ah, Tu as déjà vu Papa boire dans le canapé ? Et moi, je te donne des biberons froids ? », tout en ajoutant ensuite un questionnement par les conséquences émotionnelles que cela engendre chez eux : « Et cela te fait quoi, quand je donne un biberon froid ? ».
Le principe est de permettre aux enfants d’être entendus, car c’est ce qu’ils demandent.

Au-delà de 3 ans et demi, il est nécessaire de faire comprendre aux enfants qu’on perçoit que leurs discours n’est pas gage de vérité tangible.
« Ce que tu dis là, c’est pas ce que je peux constater. Ce que je vois, c’est « ça » ! ».
L’objectif est de faire part de ses observations de manière neutre, sans jugement.

Il est ensuite nécessaire de focaliser son attention sur la réparation plutôt que sur la recherche de coupable, et cela vaut pour toutes les situations.
Cela peut se décliner de moult façons de façon à rappeler les valeurs de la maisonnée ou encore des suggestions de phrases pour aider les enfants à se livrer pour ainsi passer à l’étape de la recherche des solutions :

« Je rappelle qu’il n’y a ni brimade ni punition sous ce toit : l’objectif est simplement de nettoyer/trouver des solutions/être authentique sans avoir peur des autres. »
« La maladresse arrive à tout le monde ! », afin de rassurer quant à ces actions. Ensuite, en exprimant clairement « Oops, j’ai fait tomber une tasse ! », les enfants voient que les actions ayant des conséquences « néfastes » peuvent survenir avec tout le monde !

« Maman, j’ai mis du feutre sur le fauteuil. Tu peux m’aider à l’enlever ? » : le fait de verbaliser des phrases peut les aider à parler.

« Je te fais confiance, et c’est nécessaire pour que tu aies plus de responsabilités. Ça implique que tu prennes soin de cette confiance. », pour les inciter à conscientiser leur responsabilité dans le quotidien.

L’humour est une ressource inestimable pour autant qu’il ne méprise pas l’intégrité morale des enfants. L’objectif est de transmettre le message : « je sais que tu sais ».
« Oh ! Dis donc, c’était de l’air à la place de l’eau dans le robinet pour que tes mains soient encore pleines de tâches ? »
Je rappelle à l’occasion que les enfants ne perçoivent pas le second degré avant 4 ou 5 ans, c’est donc superflu avant cet âge !
Mais pourquoi mentent-ils ?

Il est indispensable de détecter ce qui motive les mensonges.
Est-ce que ton enfant veut préserver ses liens sociaux avec ses amis ?
Est-ce qu’ils veulent éviter une brimade ?
Est-ce qu’ils estiment ne pas avoir assez de liberté ?
Est-ce qu’ils souhaitent préserver ton amour en évitant ta déception ?
Est-ce qu’ils souhaitent te protéger de leurs propres erreurs, de manière à ce que tu ne t’inquiètes pas ?

Il peut être utile de mettre en exergue que le mensonge engendre de la culpabilité, en décrivant celle-ci dans ces composantes émotionnelles et physiques : sensation de malaise, de tension, de lourdeur, de tristesse, …
Ensuite, il est indispensable de les impliquer dans la recherche de solutions de manière à ce qu’ils investissent totalement l’impact de leurs actions. Il est aussi intéressant pour eux qu’ils intériorisent que les solutions sont plus aisées à trouver/mettre en place à plusieurs !
Cela vaut pour toute la vie ! On appelle cela « l’intelligence collective ».

Quid de l’après-mensonge ?

Faut-il revenir sur le fait du mensonge ? Avoir une discussion sous forme de morale ?

Il peut être intéressant de relever la fierté qu’ils peuvent avoir de s’être libérés d’une tension amenée par la culpabilité du mensonge.
Il est indispensable d’éviter de monter en épingle LE mensonge et encore moins accabler les enfants de qualificatif de menteur.
Par contre, il est possible de reconnaître les attitudes habituelles des enfants dont leur authenticité : « C’est parfois difficile de savoir comment réagir, hein ! Mais l’idéal, c’est de choisir de dire la vérité pour se sentir bien. C’est drôlement plus confortable de pouvoir tout se dire ! »

Il est important de renforcer l’estime de soi des enfants de manière à ce qu’ils ne se sentent pas dans le besoin de recourir aux mensonges.

Le mensonge, un vrai problème ?

Qui n’a jamais recourt aux mensonges sociaux… ? Vous savez ces propos que nous tenons pour éviter de blesser quelqu’un :

« Ta coupe ? Ouiiiii, ça te va bien ! »
« Il a quel âge ? Déjà ? Ouiiiii, il est adorable… ! »

Toute « Vérité » n’est pas bonne à dire… Il y a des contrats sociaux qui demandent certaines attitudes de manière à préserver ses relations sociales.
Ta relation à ta vieille tante ne sera pas plus agréable si tu lui dis qu’elle pique avec ses poils de moustache drus, sent la naphtaline, et que son ragoût te donne la nausée.
Bref, il vaut mieux taire certaines remarques afin de ne pas heurter la sensibilité de certaines personnes.

Mais il faut être claire : c’est très difficile de faire la part des choses…
Il y a des commentaires que tu ne « peux » pas faire avec certaines personnes mais aisément à d’autres… Et cela en fonction de l’étroitesse des relations émotionnelles.

Dans la sphère sociale, il y a ainsi les mensonges proscrits et ceux qui sont prescrits. La gestion de cette distinction est délicate et demande de l’apprentissage …
Donc il est fort probable que tes enfants de 4 ou 5 voire 6 ans puissent dire à ta tantine que son plat ne ressemble à rien et qu’il n’y touchera pas !

Il est assez simple de constater que l’usage du mensonge révèle une contrainte. La question principale est de savoir de quel type de contrainte il s’agit. Il faut alors interroger si l’authenticité peut être mobilisée dans ce contexte.
C’est justement cette authenticité qu’il est utile à mettre au cœur des valeurs. Celle-ci n’est en mesure de se développer que dans un cadre serein qui garantit tant la confiance en soi que l’attachement indéfectible des parents.

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Je souhaite que cette lecture puisse avoir été inspirante. Fais-moi un retour si tu as des questionnements ou des difficultés spécifiques : je me ferai un plaisir de t’aider.

A très bientôt, pour toujours plus de curiosités bienveillantes autour de l’enfance !

Voici deux ouvrages à lire avec les enfants sur ce thème:
un si gros mensonge ,
– le mensonge de Nino

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